Chroniques gustatives.
J'emprunte relativement peu ces gros suppositoires flottant qui labourent l'eau saumâtre et puante des canaux de Bangkok (les khlongs et là s'arrête la comparaison avec Venise) dans un boucan d'enfer et une odeur de gazole qui finit toujours par me monter à la tête. Déchets par milliers, animaux en décomposition, fragments de cadavres humains s'échouant aux pieds de quelque entrepôt à l'état de ruine; à côté de la Chao Praya et de ses innombrables cours d'eau, la Seine avec ses fonds mystérieux fait figure de gentil fleuve sans histoire. La Chao Praya est capricieuse et on la sait aussi colérique, elle agace avec ses crues dantesques qui brandissent chaque fois la menace de l'inondation globale elle pue, elle nous répugne presque avec sa consistance de soupe épaisse malodorante mais en réalité on n'en attend pas moins d'elle et c'est bien comme ça qu'on l'aime, fière, impétueuse, intenable et flamboyante. Il n'est pas dit de sitôt qu'elle troquera ses coups de sang contre une âme de bonne sœur.
Pour rejoindre le restaurant Krua Apsorn depuis Siam via justement un khlong, précisément celui le Saen Saeb depuis l'embarcadère de Tha Pratunam, l'idée est loin d'être saugrenue sauf lorsqu'on est dimanche et que la maison savoure son repos dominicale. Pour preuve le rideau baissé, la porte ouverte mais la lumière éteinte, des matelas fins comme étalés sur le carrelage blanc. Oui, c'est ouvert demain, on reviendra, c'est promis.
Le canal c'est beau, surtout en zone périphérique ou l'on se sent un peu à l'écart du monde, presque à la campagne mais ça fait tout de même une trotte pour rejoindre à pied le Victory Monument derrière lequel s'abrite le restaurant. D'avoir tant marché après le trajet dans frêle embarcation creuse tout de même l'appétit. Une petite faim mais pas brutale, dans les tons pastels. Le décalage horaire dans ses œuvres. Au moment opportun, vite aviser une gargote fréquentable, montrer du doigt (ce qui n'est pas bien) ces raviolis fourrés luisant de graisse réclamés ''sans soupe'' qui scellent chaque fois mes retrouvailles avec Bangkok (moi qui étais déterminé à mettre un terme à ce petit rituel) et que je déguste d'habitude près de la station BTS Sala Daeng. Aviser un tabouret en plastique, poser ses coudes sur une petite table tremblotante, siffler d'une traite dans un gobelet de fer blanc au moyen d'une paille très courte l'eau glacée cernée de glaçons, se saisir des baguettes et se lancer dans l'arène.
Le quartier de Banglamphu ne manque pas de charme, surtout après un repas qui ne pèse pas sur l'estomac et encore moins sur les jambes. C'est à proximité du Victory Monument, des ruelles comme sorties d'un autre temps, ou le passé remonte sans cesse à la surface.
Un vieil homme obstiné, un jeune homme bien content d'avoir remis sur pied son tuk tuk qu'il me certifie 100% thaïlandais, une belle jeune fille qui loge en bordure du canal avec sa famille dans une veille maison en teck croulante, humide et sombre telle les maisons japonaises d'autrefois dont Tanizaki fit tant l'éloge dans son fameux essai ''Éloge de l'ombre''.
Un concentré du monde. Le notre, en plus palpitant.